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Le service public privé de chaînes généralistes ?

Par Nicola Traube

8 février 2008 · Pas de commentaires

Le producteur Nicolas Traube milite pour une programmation généraliste des chaînes publiques.

Au secours les conseilleurs reviennent : ils ont tous un avis à donner sur ce que doivent être les programmes des chaînes du service public et, en particulier ceux des deux grandes chaînes généralistes qui en font la colonne vertébrale. Evidemment, sous prétexte de défendre l’intérêt général, ils parlent tous pour protéger celui de leurs boutiques et ont souvent des analyses contradictoires, mais tous ils préconisent d’alourdir les obligations qui doivent peser sur ces chaînes tout en les exhortant à rester « populaires et de qualité », ces deux épithètes qui permettent de dire tout et n’importe quoi. Un jour, c’est un permanent d’une société d’auteurs qui sort de son chapeau l’idée d’augmenter les quotas de diffusion des œuvres françaises et européennes. Un autre jour c’est une organisation de producteurs qui souhaite mener une réflexion sur le nombre idéal de séries américaines que ces chaînes auraient le droit de diffuser. Le lendemain, un patron d’un groupe privé de l’audiovisuel avance péremptoirement le montant que son concurrent doit recevoir de la part de son actionnaire en compensation de la perte de ses ressources publicitaires. Et de définir le type d’événements sportifs que le service public aurait le droit de diffuser. Sournoisement d’autres patrons du privé font entendre qu’il devrait être interdit à France 2 et à France 3 de diffuser des jeux et du divertissement, ces programmes vulgaires et mercantiles générateurs d’audience que seules les chaînes commerciales auraient le droit de montrer à leurs crétins de téléspectateurs. Remarquons au passage que ces bons conseils en provenance du privé viennent au moment où ces chaînes, après avoir dépensé sans compter en pratiquant la politique de la terre brûlée, sont obligées de diminuer le coût de leur grille. Alors un concurrent en moins, c’est commode, non ? Et que les responsables des programmes de France 2 et 3 appliquent les recettes de ces spécialistes.

Ainsi naît la rumeur que le service public devrait ne diffuser que des « œuvres » (fictions, documentaires, dessins animés) et des magazines d’information. Et que, pour être dignes de financement public, ces programmes devraient être sérieux, donc, à leurs yeux, ennuyeux. Au passage remarquons le mépris que portent ces conseilleurs, y compris les responsables des chaînes privées, sur les programmes qu’ils jugent indignes du service public. Au privé, le monopole des jeux et divertissements imbéciles, débilitants et, reprenons ce terme soudainement honteux, mercantiles. Dans une société toute entière tournée vers le commerce et le « travailler plus pour vendre plus avant de gagner plus », les programmes divertissant (autre appellation de mercantile) deviennent synonymes de honte.

Pour ce qui est des événements sportifs, le service public devrait se cantonner à la diffusion des sports les plus confidentiels. Avec au passage le risque de les amener, ces sports, à se mercantiliser à leur tour pour justifier leur diffusion.

Résumons l’état d’esprit actuel : France 2 et France 3, pour être différentes de ces horribles chaînes privées, comme disent les responsables de ces dernières, ne devraient financer et diffuser que des programmes ambitieux et exigeants –traduire rébarbatifs-, éducateurs, donc édifiants, donc moralisateurs (donc destinés à un public âgé), tout en s’inspirant de l’exemple des chaînes publiques anglaises et allemandes. Qui, justement, sont autorisées et ont la liberté de diffuser tous les genres, sports, jeux et divertissements en tête. Et en ont les moyens.

Et en profitent pour faire de l’audience avec des programmes si décriés en France. Un seul exemple. C’est Sainte BBC qui diffuse « le maillon faible », cette BBC qui a si peu d’obligations formalisées et suffisamment d’argent pour financer huit ou neuf chaînes, subir des échecs sans pour autant être remise en cause dans la seconde et qui finance autant de grandes fictions ambitieuses et de prestige, que de films de recherche et de feuilletons ultra populaires parce qu’elle peut justement diffuser des programmes (jeux limites, divertissements ultra populistes) jugés ici « indignes » du service public.

Pour qu’une chaîne puisse diffuser des œuvres s’adressant à un grand nombre, il faut d’abord qu’elle soit connue du public populaire et qu’elle ne soit pas considérée comme rebutante. C’est parce qu’il aura confiance dans la chaîne qui diffuse ses genres préférés (parmi lesquels les sports populaires, le divertissement populaire et les jeux populaires) que le téléspectateur se risquera à regarder une fiction réputée plus difficile ou un documentaire à une heure de grande écoute, ou encore un débat autour de questions sérieuses.

Il y a près de quinze ans, la commission Campet a été tentée de limiter, déjà, le rôle du service public à la diffusion de certains genres tout en lui demandant de rester généraliste.
Halte donc aux surenchères démagogiques et motivées par des intérêts partisans et corporatistes pour certains, carrément intellectuellement malhonnêtes pour d’autres, et donnons au contraire au service public les moyens nécessaires pour diffuser tous les genres sur plein de chaînes.
Que l’on exige ensuite des responsables des chaînes de marquer leur différence dans le contenu de certains genres est un évidence. Que l’on privilégie la présence des œuvres dans leurs grilles en est une autre. Qu’il y ait encore du boulot à faire de ce côté là en est une troisième.

Toute personne de bonne foi et qui regarde la télévision (deux comportements qui vont rarement ensemble) fait la différence entre les programmes des chaînes privées et publiques.

Bien sur, certains programmes peuvent être jugés « indignes du service public ». Ce sera toujours le cas. Ca l’a été (souvenez-vous des polémiques de l’ère Elkabbach avec Difoul, de celles de l’ère Bourges avec la « Nuit des héros »). Que le service public doive réfléchir à la façon de s’adapter à un paysage en plein bouleversement et ne prenne peut-être pas le soin nécessaire d’anticiper les bouleversements que connaîtront les chaînes généralistes dans les années à venir est une chose ; qu’on tente de l’empêcher, alors que la mutation n’est pas encore faite et ne le sera pas dans les cinq prochaines années, de jouer son rôle de diffuseur de chaînes généralistes en lui imposant un cahier des charges impossible à tenir, en est une autre, inacceptable. Et souvenons-nous qu’une fiction ambitieuse sur France 2 ou France 3 attire cinq à dix fois plus de spectateurs que la même fiction sur Arte parce que les premières diffusent par ailleurs ces horribles programmes mercantiles qui font la part belle aux idoles de nos dirigeants politiques. Vous savez ces artistes et sportifs que l’on voyait comme symboles d’une France qui gagne un soir de mai 2007 sur les Champs-Élysées et qui seraient indignes d’apparaître sur des chaînes dont l’Etat assure le financement.

Nicolas Traube, Pampa Productions

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